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EPISODE 2

  4. CAO BANG, JOUR DE COMMÉMORATION (suite)    

     Je retrouve le Colonel Dang Van Viet au milieu de ses camarades parmi lesquels se trouvent aussi des vieilles femmes avec d'innombrables médailles accrochées sur leur "Ao Dai" (tunique traditionnelle). Tous me sourient dans une ambiance bon enfant. Puis ils se remettent à parler entre eux mais leurs yeux se détournent furtivement de leurs interlocuteurs. Je sens leurs regards se poser sur moi. Je sais que tous, individuellement, observent ce Français, descendant direct de ceux qu'ils ont combattu. J'aurais pu m'inquiéter, avoir peur de leur ressentiment. Mais il n'en est rien. Curieusement, je sens autour de moi beaucoup plus d'affection que de ressentiment. Je ne peux m'empêcher de les imaginer un par un, cinquante ans plus tôt, le casque "bo doi" sur la tête et les semelles en chambre à air aux pieds, noyés dans le vert impénétrable et mouillé de la jungle, à l'affût de mes grands pères. Je ne peux m'empêcher d'imaginer la férocité de leurs regards, la cruauté de leurs gestes, le fanatisme de leurs cris lors des affrontements innommables de nos deux armées. Je ne peux m'empêcher d'imaginer leurs souffrances lors des interminables déplacements, leurs douleurs devant leurs compagnons déchiquetés, le courage qui leur a été imposé. Ils ont vécu l'indicible et quiconque ne s'est pas trouvé à l'intérieur de cet enfer ne pourra jamais tout comprendre. Maintenant ils ne sont plus que des bouts de bois sec, prêts à rompre avant de se mêler aux feuilles mortes des époques révolues. Je les respecte intensément en me persuadant qu'ils ont fait les frais, tout comme les soldats français, des tractations politiques déplorables de l'époque.

     Parallèlement aux sentiments que j'éprouve, quelque chose commence à me troubler. Il est certain que le fait de porter un intérêt à cette commémoration peut déjà être perçu comme une forme de reconnaissance du public français, et connaissant la tendance sournoise des autorités vietnamiennes à tout récupérer, j'ai quelques raisons de m'inquiéter… Or, ma démarche est totalement individuelle et le public français, comme je l'ai dit précédemment, s'en fout intégralement ! Un décalage se profile donc entre l'image d'un "grand reporter français" qui vient leur rendre hommage que je leur envoie, et la réalité d'un petit cinéaste autodidacte qui ne veut surtout pas cautionner quoi que ce soit, que je suis.

 

     Cependant, en organisant une interview du Colonel dans le hall, je leur donne quand même le bénéfice d'un doute sur le niveau de ma compétence professionnelle… N'ayant pas assez de lumière, je mets entre les mains de Dao une petite lampe halogène en lui demandant d'éclairer le visage du Colonel. C'est une catastrophe. Dao à un grand défaut : la concentration éphémère. Le visage du Colonel est rouge tomate, le temps de faire mes réglages il est devenu pénombre.

     - Dao la lampe !

     Le Colonel commence à parler alors que mes réglages ne sont pas terminés. Dans le hall je suis devenu l'attraction. Je demande au Colonel d'attendre un peu. Son visage est à nouveau pénombre. Mes réglages ne sont pas faits.

     - Dao ! Fais attention, quoi !

     Le Colonel recommence à parler, ses phrases sont longues, le ton est péremptoire, j'ai du mal à le canaliser, son visage est toujours tomate, puis pénombre, puis plus rien ; j'abandonne. L'art de l'interview en situation est un art que je suis bien loin de maîtriser… J'ai un peu honte de ne pas faire bien pro avec ma toute petite caméra et mon assistant rigolo mais visiblement pas du métier… Enfin, tant mieux pour ceux qui croyaient que "la France" était là…

     Le Colonel, qui ne s'est rendu compte de rien, me présente alors le délégué du comité populaire chargé de ma "protection"… L'homme me regarde dédaigneusement. Nous nous serrons la main avec distance. Au creux de son visage pâteux tournicote un chewing gum écroué par son haleine inhibitrice. Il se donne un genre. Sa très lourde responsabilité veut qu'il ne montre surtout pas de sympathie à mon égard. Mais sa vraie nature donnera raison de sa maîtrise en fin de journée… Ouf ! L'homme reste faible…

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     Muni de "ma protection", de mon Colonel et de mon "responsable logistique", je monte dans le minibus qui doit nous mener au grand stade de Cao Bang ou se déroulera la cérémonie. Le minibus démarre, je filme les passagers. Debout en face d'eux, je les regarde à travers l'œilleton de ma caméra. C'est fou ce qu'ils ont l'air enfantin. Il émane d'eux une puérilité difficilement définissable. Quelque chose de si différent de nous ! Le bus tourne à droite, toutes les têtes s'inclinent légèrement à gauche. Le bus tourne à gauche, toutes les têtes s'inclinent légèrement à droite. Ils sont droits, calmes, ballottés dans un mouvement collectif. Je suis face à eux avec une caméra à la place d'un fusil, mais nos deux mondes me paraissent toujours en opposition.

     A l'entrée du stade, j'entends déjà la musique nasillarde qui nous attend à l'intérieur. C'est la grande fête avec des drapeaux rouges partout. Le rouge, c'est la fête obligatoire en Asie. Quand il y a fête, il y a rouge. Et quand il y a rouge, il faut qu'il y ait fête. Le rouge ici est inhibant comme l'haleine de mon protecteur…

     Le Colonel se présente devant les gradins officiels. Visiblement, il ne sait pas où s'asseoir. La figure emblématique de la victoire de Cao Bang ne sait pas où s'asseoir… Au hasard, il se place sur la tribune des "petites personnalités". Quelques minutes plus tard, un homme lui fait signe de venir sur la tribune des "grandes personnalités". Cet incident anodin dévoile grossièrement l'ostracisme qui frappe encore les descendants des anciennes familles intellectuelles. De retour à Hanoi, il me confiera avoir été peiné par l'indélicatesse des organisateurs alors qu'il est apprécié et reconnu dans toute la région.

La cérémonie commence classiquement par un défilé militaire. Mon protecteur s'est installé à côté du Colonel, fier comme un Pape. Ou du moins comme un cardinal aux côtés du Pape… Dans ses responsabilités figure la démonstration éloquente de son enthousiasme. Alors, très impliqué dans son rôle, il bat des mains dès qu'il me voit filmer le Colonel. Même lorsque, parmi les 8000 spectateurs, personne ne bat des mains, lui continue d'agiter ses doigts noueux avec une complaisance bêtasse.
Je fais des allers-retours de haut en bas de la tribune afin de varier mes plans en me faisant le plus discret possible. Mais bien sûr, étant le seul blanc, grand et blond, dans un stade entier de têtes brunes, ma quête désespérée de discrétion est bien vaine…

 

     Entre deux plans, quelqu'un me tend un petit bout de papier vierge et un stylo en me demandant d'y inscrire mon nom. Ça m'inquiète. Pourtant j'avais bien demandé une autorisation de tournage qui m'a été délivrée, mon protecteur est là pour en témoigner. Je suis donc en règle. Pourquoi me demander mon nom ? Poliment, je m'exécute malgré tout.

     Le défilé continue par les civils. La musique de l'orchestre militaire est remplacée par une chanson en boucle. Les corporations prolétaires passent devant les tribunes. Il est plutôt inhabituel de voir des civils défiler en rangs d'oignon… Enfants, retraités, ouvriers, infirmiers, et encore et beaucoup et surtout des ouvriers. Des ouvriers à casques blancs, des ouvriers à casques rouges, des ouvriers à casques jaunes… Les protagonistes se répartissent deux rôles : certains portent sur leurs épaules des châsses avec des grands panneaux à la gloire de l'économie florissante ou à l'effigie de l'oncle Hô (Oncle Hô, père de la nation, comme le montre les enfants qu'il prend dans ses bras, Oncle Hô victorieux comme le montre les altères qu'il soulève…), et d'autres brandissent avec peu d'énergie des mini-drapeaux vietnamiens. La conviction grave qu'on pouvait lire sur les visages renfrognés des militaires laisse place à "l'inexpression" des civils. Un vent de routine caresse le défilé. La liesse populaire n'est pas franchement au rendez-vous. Il n'y a plus guère que les matchs de foot qui parviennent à la réveiller magnifiquement dans tout le pays… Les commémorations des faits de guerre ainsi que la politique est maintenant l'affaire des vieux croûlants.

     Et puis vient le temps des discours, des interminables discours que personne n'écoute… Le Colonel, lui, prend des photos. Avec désinvolture, il se lève de son siège, descend de la tribune et va se mêler à la horde de photographes professionnels. Toujours libre, il se place devant eux, aux premières loges. Avec son petit appareil rafistolé à l'aide d'une bande sparadrap pour maintenir le boîtier fermé, il gêne tout le monde. Je l'aime bien mon Colonel, je le regarde prendre sa photo en plaçant scrupuleusement son œil derrière son petit boîtier noir tandis que les gros flashes crépitent autour de lui. Il se place ensuite face à la tribune, positionne son œil, et photographie l'immense portrait d'Hô Chi Minh sur toile rouge suspendue derrière les gradins, avant de retourner à sa place d'un air satisfait.

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     Soudain, alors que je filme mon Colonel, je blêmis : j'ai entendu retentir mon nom dans les hauts parleurs du stade. Je comprends avec stupeur la raison du bout de papier sur lequel j'ai apposé mon nom. Je me retourne vers le pupitre derrière lequel, avec ses grosses lunettes posées de travers, le Maître de cérémonie ordonne les discours. Je le vois pointer le doigt sur moi avec un sourire béat. Ce que je ne voulais surtout pas qu'il arrive… arrive indubitablement ! L'opportunité de faire un peu de récupération en annonçant que la "France" est ici présente est bien trop belle. Je suis cuit ! Devant les 8000 personnes rassemblées, je ne sais plus où me cacher. Le type est là immobile avec ses lunettes bancales et son doigt pointé. Il me demande de me lever. Mais pour moi, il est hors de question de me mettre debout. Je trouve leur manifestation minable ; toute cette propagande imbécile, encore en activité aujourd'hui, me révulse. Qui peut comprendre que je respecte les anciens combattants pour ce qu'ils ont vécu individuellement à l'intérieur de leur chair, et non pour leur victoire qui est, elle, le fruit de la force coercitive, fanatisante et avilissante du communisme ? Et je ne parle pas des minorités qui sont là devant moi, avec leurs beaux vêtements bariolés, en train de brandir sans conviction le petit drapeau rouge à étoile d'or. Tout le monde sait qu'ils sont "vietnamisés" contre leur gré. Venir ici n'est certainement pas un choix venant d'eux. Alors non, je ne me lèverai pas. Mais je ne veux pas non plus paraître indécent. Finalement j'opte pour l'œilleton de la caméra. C'est un peu comme se cacher derrière un brin de paille mais ce n'est pas complètement idiot. Je feins de ne pas comprendre en filmant le type pointer son doigt vers moi, en filmant son interlocution… Je ne décolle ni de mon siège, ni de mon œilleton. Je sens le poids d'un stade entier peser sur ma conscience, je me sens bête à mourir. Et finalement, il finit par ne plus insister et reprend dignement ses allocutions. Mon cœur qui battait la chamade ralenti son rythme progressivement. Ma caméra est trempée. Je me sens vidé.

     Pour ce genre de défilé populaire, le Vietnam tire depuis longtemps son inspiration des grandes puissances communistes du monde asiatique. Les manifestions orchestrées par la Chine ou par la Corée du Nord sont des modèles extraordinaires. Mais ce qui fait la différence au Vietnam, c'est sa propension à l'approximation. Approximation du mouvement, de l'esthétique, de la synchronisation, de la vitesse d'exécution… Là où les Chinois et les Coréens nous font la démonstration magistrale d'une rigidité absolue, les Vietnamiens, eux, nous font la démonstration subtile d'un ordre décousu. J'ai surtout cette impression en assistant à la dernière partie de la cérémonie. Là, tous les jeunes de Cao Bang habillés dans les tons naïfs du bleu, du rouge, du jaune et du vert exécutent une chorégraphie dans laquelle je n'aperçois que la fierté décalée de ses concepteurs. En plus il continue de pleuvoir sévèrement. Les jeunes glissent dans la boue, ils sont de plus en plus crottés, ce qui rend la scène pathétique. J'ai envie de rire. Si j'étais accompagné d'autres étrangers, je crois que je rirais franchement. Et puis curieusement, je suis assez ému. En réalité, je suis touché par cette approximation qui est à mes yeux salvatrice. Ouf ! Ils n'en sont pas au stade des Chinois ou des Coréens. Ils me paraissent plus humains, plus accessibles, plus faibles, plus drôles. J'aime le Vietnam pour ça aussi. Même si dans le travail c'est beaucoup plus difficile à supporter ! !

     Avant la fin des derniers tableaux, le Colonel me fait signe de nous esquiver. J'approuve totalement l'idée de partir un peu plus tôt. Etre le seul blanc dans une cohue vietnamienne n'est jamais très agréable. On est regardé de tous et les petites mains par en dessous se baladent… Argent mais aussi… Bijoux… de famille ! ! (Ça m'est arrivé en étant compressé dans une foule à la sortie de la messe de minuit à Hanoi, pour dire…). Nous filons donc à l'anglaise prendre un peu de repos à l'hôtel.

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     A midi, je suis invité à déjeuner au côté du Colonel dans le restaurant où se réunissent les anciens combattants, hôtes de l'établissement. Le directeur du lieu défile entre les tables avec les manières obséquieuses que l'on rencontre un peu trop souvent dans cette profession. Il me tend une photo de son hôtel avec ses coordonnées au verso, prise de nuit pour faire luxe et cacher sa laideur diurne (comme ça je pourrai montrer à mes amis étrangers l'hôtel dans lequel il ne faut surtout pas se rendre…). Je m'assois à côté du Colonel devant l'une des tables disposées en carré. Et là, le défilé commence… Un par un, les anciens se déplacent, s'arrêtent devant le Colonel, se courbent en lui prenant les mains et lui signifient leur respect et leur joie de le rencontrer. Je prends conscience que mon voisin, même s'il n'avait pas de siège réservé sur la tribune, est un personnage reconnu. Mais j'aime avant tout sa simplicité. Il n'y a aucune condescendance dans son attitude, il les reçoit avec un rire franc et à la fois un peu gêné. Il n'arrive pas à manger son riz, il ne fait que se lever et se rasseoir. La scène est cocasse et tendre.

     Soudain, sur ma droite, un fracas retentit. Une très vieille femme gît sur le sol, des rictus de douleur compriment son visage. Aussitôt des moins vieux s'affairent pour la soulever. Quelques minutes auparavant, elle tentait de s'asseoir à table en se positionnant très précautionneusement au-dessus de sa chaise. Assise trop en avant, le siège a fait bascule et sa pauvre ossature a heurté le sol carrelé. J'ai mal pour elle, ses élancements sont tangibles. Mais le Colonel, lui, continue de boire sa soupe… Et puis il s'arrête, la regarde et rigole.

     - Trop vieille ! me dit-il tout en replongeant le nez dans son bol. Je ne m'attendais pas à cette réaction de sa part… L'expression de la douleur ne les choque plus, peut-être…

     Quelques anciens viennent aussi me voir pour me dire quelques mots en français. Ils sont fiers de se faire comprendre. J'ai à nouveau cette sensation que je percevais ce matin, celle d'une très forte affection. Leurs yeux effilés, tassés dans le fond des orbites caverneux, brillent puissamment. Je sais que derrière le jais des pupilles s'activent les connexions nerveuses, ramenant à leur

 

mémoire des souvenirs qu'ils n'exprimeront jamais. L'éclat de leurs regards révèle une intensité contenue qui me frappe. En dessous, les mots qui sortent de leur bouche paraissent un peu minces.

     - Je suis très heureux de vous rencontrer. J'aime beaucoup la France et les Français !
- Vous voyez, nous sommes très vieux maintenant… Vous avez de la chance d'être jeune et encore très fort !

     Et puis un homme, long et filigrane, avec de grands yeux doux, me prend le bras et me parle près de l'oreille :
- Si la France et les Français ont gardé le prestige sur ce monde, c'est grâce à des gens comme Pasteur, comme Yersin, comme Victor Hugo… C'est ce que je veux dire, on a fait des erreurs auparavant, lorsque nous nous sommes entretués. Maintenant nous devenons des amis et il faut garder cette amitié…

     Phrase lourde de sens que l'on pourrait décortiquer mot à mot pour traduire la pensée complexe de celui qui l'émet. Je suis parfois révolté par le simplisme avec lequel on traite la question de la colonisation, mais là n'est pas le sujet… J'ai lu dans le regard de cet homme une vive émotion. Un liseré humide bordait le bas de ses yeux. Cette petite flaque, souvent présente chez les personnes âgées, dans laquelle se confondent le poids d'une vie et la pureté vers laquelle elles tendent.

     Après le déjeuner, mon "protecteur" vient me saluer. Me voyant pas bien méchant, il a fini par se dérider. Ses traits m'apparaissent d'un coup plus apaisés. J'ai en face de moi un homme docile avec qui je prends plaisir à échanger quelques regards de gentillesse…

     Et puis je laisse Dao en compagnie du Colonel avant de rejoindre le groupe de Français avec lequel j'ai rendez-vous dans un café. Ils sont partis hier de Hanoi, ont dormi à Bac Can et s'apprêtent à se rendre sur la piste de "Quang Liet" pour dormir ce soir dans le hameau de Coc Xa.

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     A nouveau, je monte dans un minibus et je me retrouve en face de la partie adverse : les Français. Je m'apprête à vivre encore des moments imprégnés d'intensité et d'émotion.

     Mais pour le moment, le véhicule tourne à droite, toutes les têtes s'inclinent à gauche, le véhicule tourne à gauche, toutes les têtes s'inclinent à droite. Religieusement, nous nous engageons sur l'ancienne RC4, à la sortie de Cao Bang.

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