| EPISODE 3 |
|
| 5. SUR LA RC4, EN DIRECTION DE COC XA… |
|
|
Je sens dans le bus comme une ambiance de recueillement. Cette fois-ci, nous sommes tous blancs, à une personne près : notre guide Monsieur Lê Ninh. C'est quand même drôle d'être accompagné par un Monsieur "Lê Ninh"… Mais son nom n'est pas inspiré du père de la révolution russe contrairement à ce que l'on pourrait croire. Monsieur Lê Ninh a combattu sur la RC4 comme soldat vietminh. Il est parfaitement francophone et arbore avec fierté un bob en toile sur lequel il accroche toute une collection d'insignes de l'armée française… De retour à Hanoi, je l'ai interviewé :
- Il faut comprendre que j'ai une éducation franco-vietnamienne. Je me suis engagé dans les maquis pour la liberté de mon pays, mais pas pour lutter contre la culture française ! Vous savez, mon enfance a été nourrie par les écrivains français !
Une vive émotion tire les traits de son visage, ses yeux brillent, puis s'humidifient.
- Je vais vous dire, un des moments les plus émouvants de ma vie a été celui où, lors de mon voyage en France, je me suis retrouvé devant le moulin d'Alphonse Daudet… Oui, le moulin d'Alphonse Daudet…
Il s'arrête de parler, la voix étranglée. Comment pourrait-on imaginer qu'un Vietnamien de 73 ans, ancien vietminh, se mette à pleurer lorsqu'il parle du moulin d'Alphonse Daudet ? Moi aussi j'en ai la voix coupée… On peut dire ce que l'on veut sur ce qu'il a été pendant la guerre, mais c'est en homme écartelé qu'il se confie aujourd'hui, et non en soldat. Il faut bien comprendre cette nuance…
Puis il reprend :
- Après 50 ans, nous avons la possibilité de faire une synthèse plus objective sur cette guerre. Nous pouvons entreprendre des discussions avec les anciens soldats français, nous cherchons à mieux nous comprendre. On prend du temps à boire et à discuter ensemble, avant de rencontrer Dieu… |
|
Malgré son âge, Monsieur Lê Ninh continue d'arpenter régulièrement les lieux de bataille, carte et boussole à la main, avec ceux qui furent ses comparses, ses ennemis et de nouveaux ses comparses.
Nous nous arrêtons au kilomètre 22, là où la colonne Charton a quitté la route pour prendre la piste de Quang Liet qui l'a menée en enfer. Tout le monde sort du bus et s'éparpille sur la route. Quelques badauds s'approchent, l'air de se demander ce que ces blancs peuvent bien trouver ici… On déploie les cartes, les caméras vidéo balayent les bas côtés, et on se gratte la tête en se demandant quel est l'endroit exact où la colonne a bifurqué… Et puis on remonte après avoir constaté que la nature évolue et qu'il sera bien difficile de distinguer le lieu précis. Mais bon, on peut imaginer quand même, dans ce paysage, il y a 50 ans…
En roulant sur un sillon entrelacé et cahoteux, nous traversons une succession de vallées luxuriantes, qui se répandent comme du thé versé autour des montagnes et des pains de sucre hiératiques. Le ciel, sombre, alourdi les esprits. Chacun dans sa tête fait le voyage en arrière… Marcel avec sa voix rocailleuse expose la débandade de Cao Bang. Quelques-uns écoutent, et puis chacun y va de son "décisions scandaleuses !", "incompétence du haut commandement !", "Tant de morts pour rien !"… Enfin, tout le monde s'endort en ayant un peu mal au cœur, à cause de la route, à cause de tous ces morts…
Une piste boueuse quitte la route et s'enfonce dans la chlorophylle foisonnante. Elle rejoint celle de Quang Liet, au creux de la vallée, qui mène au village de Coc Xa. Les deux minibus se sont arrêtés à l'orée de la piste, des fourgonnettes kaki et rouillées attendent de prendre la relève. On devine que le trajet va se corser avec, au final, une marche d'une dizaine de kilomètres pour arriver jusqu'au village où nous dormirons. Distribution de bâtons, remplissage de gourdes, bobs sur la tête, jacassements, rires… J'ai en face de moi un club du troisième âge, qui se prépare comme des enfants pour une ballade champêtre. Finalement, outre l'apparence, ils ne sont pas si éloignés des Vietnamiens que j'ai rencontrés ce matin… |
Avec ses appareils photo en bandoulière, son allure filigrane et le dos un peu courbé, s'active devant moi l'Américain. "L'Américain" c'est comme ça que nous l'appelons dans le groupe, parce qu'il vit aux Etats-Unis, en Arizona. En fait, il s'appelle Otto Hasek, il est tchécoslovaque et l'un des rares rescapés du 1er BEP. Parmi les anciens, il est sans doute le plus concerné par cette marche jusqu'à Coc Xa. Il a l'air déterminé, je ne savais pas encore à quel point…
Un peu plus loin, près du minibus, Marcel s'entretient avec sa femme, Aimée, qui nous attendra demain à l'arrivée, la marche étant trop difficile pour elle. Quelque chose me surprend : ils ont tous les deux les larmes aux yeux. En m'approchant, je suis touché par ce qu'ils se disent :
- Tant pis, dit Marcel, je reste avec toi, je ne vais pas te laisser toute seule, on doit rester ensemble !
- Non Marcel ! Il faut que tu ailles à Coc Xa, c'est important pour toi, tu as fait ce voyage spécialement pour ça…
- Mais ça me fait mal au cœur de te laisser toute seule, ce n'est pas grave, tu sais…
- Non, va-y Marcel, je t'attendrai.
- Je suis désolé Aimée…
Qu'ils sont beaux, me disais-je, en les voyant essuyer leurs yeux. J'aimerais être comme eux à leur âge… Marcel a du courage de s'engager dans cette marche. A 71 ans, son poids et son asthme le feront souffrir, bien plus qu'il ne le pensait…
Et puis, il y a aussi les nostalgiques du crapahu ! Ceux qui se donnent l'impression de partir en brousse comme dans le vieux temps, avec l'accoutrement kaki adéquat, vestiges de leurs plus belles années. Claude Lechat avec ses pochettes et ses bretelles, |
|
Bernard Leveaux avec sa musette et sa casquette, Charles-Auguste Beaufort avec son treillis et son chèche beige…
Et enfin, parmi tous, il y a Monsieur et Madame Desbois. Mr Desbois ne se sépare jamais de son GPS et Madame Desbois ne se sépare jamais de son mari. Monsieur Desbois, ancien médecin militaire, est un personnage surprenant. Il connaît tout de la guerre d'Indochine, dans les moindres détails. Les lieux et les acteurs n'ont aucun secret pour lui. Muni de cartes, de notes, de schémas reproduits au crayon de couleur et de sa femme, auditrice attentionnée, il expose les situations. Sur un ton du style "actualités Pathé", il nous explique les tenants et les aboutissants des combats, pointe son doigt sur les sommets 177, 264, 354, se recueille devant une motte de terre foulée par un illustre commandant et nous donne quelques détails un peu "gore" sur sa mort atroce… Mr Desbois n'a jamais fini ses recherches ; à chaque voyage (environ deux fois par an), il complète ses archives avec sa caméra numérique SONY pour en tirer un film de 2h30 sur "les aventures de M. et Mme Desbois en Indochine"(*) qu'il distribue à 100 exemplaires. Dans mon film, j'ai pu l'immortaliser devant la grotte de Langson, lorsqu'il est venu devant ma caméra pour me dire : "Oui, mon cher, on sait sa Géographie, son Histoire de France et des Colonies !" Toute une époque…
Mr et Mme Desbois, je les aime beaucoup ! Et j'aime aussi les caricaturer… Qu'ils veuillent bien me pardonner.
Les vieux minibus tout-terrains et toussotteux s'engagent sur la piste. A l'intérieur règne une chaleur suffocante. Les véhicules penchent dangereusement sur des ornières profondes. Ballottés comme des pommes de terre nous échangeons des regards d'incertitude. Notre four ambulant risque-t-il de se coucher définitivement ? Notre guide est-il sûr de ce qu'il fait ? ?
(*) de son vrai titre : "Sur la route de Cao Bang". |
Dans une petite clairière, la secousse s'arrête, nous devons continuer à pied. Pendant que tout le monde se rassemble, M. Leclerc s'assoit sur une bûche à côté de moi pour me raconter une anecdote.
- Je me suis engagé en 1945 à l'âge de 17 ans. J'étais dans les chasseurs à pied, tirailleurs marocains, algériens, tunisiens. Je suis resté en Indochine de 1947 à 1949. Cochinchine, Tonkin, je me suis retrouvé dans le secteur Tra Linh - Cao Bang, et j'ai plusieurs fois participé aux opérations sur la RC4 et RC3. J'étais donc dans une unité de nord-africains. Nous ne sommes jamais restés en ville plus de 24 heures, juste le temps de transiter. Nous étions toujours dans des bleds, même pas dans des villages ralliés. Si bien qu'un jour, étant dans une base arrière au nord de Cao Bang, le Capitaine de compagnie m'a envoyé un message ainsi conçu : "prière envoyer extrême urgence femmes BMC pour protéger virginité chèvres et brèles", c'est authentique ! Vous savez, les tirailleurs s'envoyaient les chèvres qui avaient été envoyées pour les fêtes du ramadan et aussi les mulets qui servaient au ravitaillement de l'eau. Donc, deux jours après, je suis monté avec le convoi et les 4 femmes qui avaient été envoyées. Et le soir on m'a chargé, comme j'étais responsable du foyer de la compagnie, de faire le patron de bordel… Ouhh, j'y ai bien passé la soirée, avec les tirailleurs tous en colonne par un !… Et même que les premiers passés refaisaient la queue derrière pour passer une deuxième fois !
Et il riait M.Leclerc, il riait joyeusement. C'est drôle comme ce souvenir semblait être important… De retour à Hanoi, J'ai procédé aux interviews successives des uns et des autres. Et après avoir répondu à mes questions, il m'en a posé une à son tour.
- Je peux vous raconter une anecdote ?
- Bien sûr, avec plaisir !
- Et bien figurez-vous que j'avais dû m'occuper, pour mes tirailleurs d'Afrique du Nord, d'une petite maison de prostituées et d'un troupeau de chèvres…
- Ah, je crois que je la connais !
- Oui, oui, mais laissez-moi vous raconter… Elle est bien bonne !…
Il y tenait à son anecdote… |
Le soleil entame sa chute dans ses draps vert-sombres, l'humidité se densifie, il est temps de s'engager sur la piste sinueuse qui nous mène à Coc Xa. Marcel, du haut de ses 71 ans s'en va bon train, d'un pas avenant et régulier. Avec sa casquette en équilibre sur le haut du crâne, son ventre proéminent moulé dans un t-shirt orange, son bâton de marche dans une main et sa caméra dans l'autre, il est heureux de se retrouver là. Il n'a pas participé aux opérations d'évacuation de Cao Bang. Il n'était pas loin… A Dong Khe qu'il occupait quelques jours plus tôt. Il garde de cette époque un souvenir ému, affecté de souffrances et d'exaltations. Les amitiés extraordinaires qu'il a nouées avec les peuples partisans lui valent un attachement viscéral à cette terre, qu'il continue de fouler régulièrement. "Sa maison" comme il dit, ou "sa deuxième peau". Marcel marche, filme, imagine, et souffle beaucoup. Son asthme altère sa respiration, il doit faire des pauses, souvent. Et puis il repart, une main posée comme un point de compression contre son rein gauche, l'autre main appuyée sur son bâton. Nous longeons les immenses falaises que les troupes dispersées ont dû franchir dans la débâcle. Beaucoup s'y sont brisés les os. Marcel s'arrête :
- Oh, la vache ! Regarde ça ! Ohhh youyouille ! Les pauvres gars… Il prend quelques images bancales, verse une pensée pour ses compagnons d'infortune, et continue sa marche pèlerine.
Les porteurs, qui avaient pris les sacs des plus âgés ainsi que la nourriture, nous dépassent. M. Lê Ninh, notre guide, lui, est à la traîne… Je suis tenté de croire qu'il fait serre-file malgré lui, plus que par professionnalisme… Soudain, son pied traverse un amas de branches que nous devons franchir. Coincé et fatigué, je vais l'aider à sortir du guêpier. Il chancelle, mais me dit que tout va bien. Je fais comme si. Mais je m'inquiète. Nous sommes à l'écart de tout ici, rien à des kilomètres à la ronde à part des rizières, des forêts, des montagnes et une chaleur à crever. M. Babkine, le chef du groupe, |
|
n'a pas plus fière allure avec ses 67 ans. "Je me demande quand même si nous n'avons pas sous-estimé la difficulté de cette marche…" dit-il, ruisselant de sueur de la tête aux pieds. Il y a quelque chose de comico-dramatique dans cette situation, de totalement surréaliste. Comment ai-je pu être conduit à vivre ça ? Je me retrouve au milieu de nulle part, avec des personnes qui se sont engagées inconsciemment dans une cavalcade qui n'est pas franchement de leur âge… Et il suffit de regarder Marcel pour comprendre que notre virée peut rapidement prendre une tournure tragique.
La nuit tombe, nous marchons toujours… La file s'est considérablement étirée. Marcel s'arrête de plus en plus fréquemment. Un souffle rauque sort de ses bronches. Heureusement, d'autres plus jeunes sont là pour le soutenir. C'est le cas de Thierry Nicoletti venu accompagné de sa femme "pour me mettre dans la peau de mon père, mieux comprendre ce qu'il a vécu ici, mieux le connaître". Gentiment, ils encouragent Marcel qui n'en peut plus.
Les insectes nocturnes démarrent leur danse en même temps que les faisceaux de nos lampes électriques. Il n'y en a pas pour tout le monde. Il n'était pas prévu que nous marcherions la nuit… Au loin, un écho d'aboiement nous parvient. "Coc Xa ? !" dit Marcel haletant. "Bientôt, bientôt" dit le guide perdu…
Les aboiements se font plus proches, un rondin de bois posé sur un cours d'eau nous sépare de l'orée du village. Le franchir n'est pas une mince affaire… Je prie pour qu'il n'y ait pas de catastrophe. Les lampes s'affairent autour du rondin, tout le monde passe, ouf ! |
_______________________
| 6. COC XA |
|
|
L'arrivée est une délivrance… Nous grimpons dans la petite maison sur pilotis dans laquelle le dîner nous attend. Marcel est exténué mais il récupère. Il y en a un autre qui, visiblement, a peiné. C'est l'Américain, le légionnaire tchécoslovaque.
- Ce n'est pas sérieux, me dit une femme qui l'a aidé sur le chemin, vous vous rendez compte, c'est complètement inconscient ! On ne fait pas des marches comme ça à 70 ans ! Les gens ne connaissent pas leurs limites ! Il n'avait même plus d'équilibre, il s'écroulait sur lui-même, il est carrément tombé sur le pont de singe… j'étais obligée de le tenir pour qu'il puisse avancer !
Mais il n'était pas au bout de ses peines l'Américain, pas non plus au bout de sa détermination…
Sur le plateau constitué d'une enfilade de bambous, posé lui aussi sur pilotis, prolongeant ainsi le seuil de la maison, je m'assieds un peu à l'écart des autres. Au-dessus de ma tête repose un magnifique plafond d'étoiles. En face, les crêtes forment le relief du masque sombre derrière lequel s'est abattu le crépuscule. Lorsque nous nous arrêtions avec Dao chez les ethnies du Nord pour passer la nuit, je me mettais souvent en tailleur sur les bambous, tantôt ronds, tantôt aplatis, pour écouter les chants des peuples invisibles et m'étendre dans l'horizon dépourvu de substance. J'aime cette heure, elle appelle à la méditation, à la contemplation.
Elle appelle aussi à table… Le groupe retrouve son ambiance bon enfant. Les habitants de la maison restent médusés. Du nouveau-né tout rond à la grand-mère toute plissée, tous nous épient derrière un rideau tendu en guise de cloison. Ils s'effacent derrière nos accompagnateurs vietnamiens, plus arrogants, plus sûrs d'eux vis-à-vis de nous, et pas toujours très agréables. J'aimerais passer derrière le rideau, dîner autour du foyer, échanger des non-dits avec nos hôtes. |
|
Un grand feu de joie a été allumé sur la place du village. Après le dîner, nous sommes conviés à rejoindre les habitants autour. Le village appartient à la communauté "Tai", un bon nombre d'entre eux sont vêtus de leur tenue traditionnelle. Sur les nattes disposées autour du feu, des paquets de gâteaux secs ainsi que des bouteilles de "choum", l'alcool de riz local, nous attendent. On se croirait à une veillée scoute, sauf que l'alcool "maison" va couler à flots… Dans un désordre de poulailler, le chef du village prend la parole. Sa voix est à la mesure de sa corpulence. Frêle comme un brin de paille, il se débat dans de grandes phrases protocolaires que ses ouailles ignorent royalement. Les Français, eux, essayent tant bien que mal de saisir quelques mots traduits par M. Lê Ninh.
- Tous les gens du village sont très heureux de vous accueillir, ils feront tout pour que votre nuit chez nous se passe dans les meilleures conditions, c'est un honneur de vous avoir avec nous ce soir. Nous n'avons pas de musiciens professionnels dans le village, mais pour cette occasion, quelques habitants ont tout de même décidé de vous jouer un peu de notre musique traditionnelle. Si ce n'est pas bien, nous vous prions de comprendre…
Marcel, désigné par le groupe, se lève à son tour :
- Je voudrais remercier Monsieur le Maire (à vous de traduire M. Lê Ninh !) des paroles chaleureuses qu'il vient de nous dire. Je voudrais remercier également la population de l'accueil charmant qu'elle nous fait et auquel nous ne nous attendions pas. Pour nous, c'est un grand plaisir d'être parmi eux… Quant à la prestation des musiciens amateurs, comme disait M. le Maire (au boulot encore !) nous sommes certains que nous allons passer une excellente soirée et nous vous en remercions ! |
Applaudissement général et début des festivités. Un doux vacarme s'installe à la lueur du feu. Les voix et les crépitements se dominent tour à tour. Une petite guitare, puis une petite flûte, mettent en musique les "glouglous" que fait le choum lorsqu'il passe de la bouteille au bol (il se boit par bol !), et les autres "glouglous" lorsqu'il passe, parfois laborieusement, du bol au gosier des invités, sous le regard inquisiteur des hôtes…
Puis Marcel se relève, sa silhouette rebondie se détache du feu. Comme un chef d'orchestre, ses bras commencent à se balancer pour entraîner la foule. Les Français participent aussi au spectacle et entament en cœur… :
- "Au clair de la lune, mon ami Pierrot…" !
Dans ce genre un peu trop classique, les Vietnamiens savent répondre, et ça ne tarde pas…
- "Vietnam Hô Chi Minh ! Vietnam Hô Chi Minh…" s'égosillent les femmes.
Sic dans l'assemblée… Ce chant patriotique n'est pas tellement du goût des Anciens français… Conciliabule… Réponse :
- "La Madelon vient nous servir à boire !…"
Et là, comme retour, deux jolies jeunes filles nous offrent un beau chant traditionnel a capella…
La soirée continue, les rires deviennent plus éthyliques. M. Babkine se lève pour une allocution, avant que plus personne ne puisse l'écouter.
- Je voudrais vous remercier au nom de tous pour votre accueil chaleureux. C'est un privilège pour nous d'être reçus aussi gentiment par la population de votre village. Je voudrais aussi rappeler la raison pour laquelle nous sommes ici ce soir. Il y a 50 ans, une bataille particulièrement terrible a eu lieu ici même. Sur cette terre sont morts beaucoup des vôtres et beaucoup des nôtres. Sans doute, les plus âgés se souviennent-ils… Votre terre est un lieu de mémoire que nous sommes venus honorer…
Une note de gravité recouvre le feu adouci. Les âmes de nos morts traversent la vallée pour nous enivrer de leurs supplications. Elles ont été oubliées, loin de France, d'Afrique du Nord, d'Afrique noire et d'ailleurs… Elles nous demandent de parler des hommes qu'elles habitaient, de ramener chez nous un peu de la terre d'ici, un peu de leurs sépultures. M. Babkine nous le rappelle, avec des mots qui annoncent la nuit. |
_______________________
Il faut se coucher maintenant. A côté de moi claudique l'Américain, visiblement abusé par le choum. Crotté, la chemise ouverte et le froc descendu au milieu des fesses, il raconte vaseusement des blagues de légionnaire, comme au bon vieux temps. Avec sa tête juvénile, son corps allongé comme un filament et ses pieds maladroits, il ne sait pas où il va. Il s'est perdu dans les 50 années qui le séparent de ses compagnons d'armes, tous occis non loin d'ici. Il me fait pitié l'Américain, je voudrais le consoler… Je m'approche, il glisse, je le relève, il s'appuie contre moi. Et cela allait encore se répéter demain, sans fin…
Chacun rejoint sa "ca nha" (maison : prononcer "cania"), comme disent les anciens qui aiment tant retrouver leur vocabulaire "franviet" d'autrefois. D'ailleurs, il était dans le groupe une personne, nostalgique d'une époque qu'il n'a pas vécue, qui avait très envie de tester un autre mot "franviet", sans doute aperçu dans ses lectures mythiques : le mot "encongailler"… (Qui provient de "con gai" = fille…). Donc, dans l'une des "ca nha" dans lesquelles les moustiquaires avaient été installées, je trouve un petit renfoncement, heureux de cette tranquillité. Et voilà que Monsieur "Trois petits points" me fait gentiment comprendre qu'il trouve la "con gai" qui nous accompagne fort aimable et que ce petit coin lui paraît justement idéal pour l'attirer secrètement sous sa moustiquaire… J'ai comme l'impression de ne pas bien comprendre… Ai-je bien saisi ses allusions ? Il faut que je lui cède la place ? Je n'y crois pas !… Lui !… Elle !… Il ose !
Finalement le chef de groupe vient nous dire que cette "ca nha" sera celle des couples mariés. Tous les autres, ouste ! Dans une autre ! Et lui aussi, ouste tiens ! Plus de coin tranquille ! Plus "d'encongaillage" ce soir ! Bien fait ! !
On découvrira finalement à la fin du séjour que cette fameuse "con gai" aura fait le tour des célibataires pour leur proposer, les uns après les autres, sa charmante compagnie…
Sous ma tenture, je repense à cette journée, si longue… Je n'imagine pas ce qui m'attend demain… Les porteurs sont à côté. |
|
Avec les propriétaires, ils continuent de boire, de jouer aux cartes et de bavarder. Ils ne se soucient guère du silence, nécessaire à notre abandon nocturne. Au Vietnam, la promiscuité raccourcit les nuits. Entre ceux qui se couchent tard et ceux qui se lèvent tôt, la marge est souvent étroite…
Et c'est bien le cas : 5h du matin, les femmes font bouillir l'eau. Au-dessus de nos têtes, les gouttes de pluie percutent les tuiles dans un fracas sourd. Cela ne présage rien de bon. Ce matin, nous devons faire une marche plus difficile que la veille. Nous allons emprunter le chemin escarpé qui monte en haut de la falaise, dans une petite clairière encaissée. Là où les troupes de Lepage, venues rejoindre celles de Charton attaquées dans la vallée, ont été prises au piège. Là où ses hommes se sont sentis abandonnés à leur destin tragique, avant la curée…
Dehors, la brume nous enveloppe, comme du coton nous protègerait des chocs. Marcel, trop asthmatique pour monter, décide de rester au campement. L'Américain, lui, ne se pose pas la question. Il est venu spécialement pour arriver en haut. La colonne s'étire à travers une végétation dantesque. La pluie a cessé mais nous restons au cœur d'une gigantesque condensation. L'air trop chargé suinte. La végétation aussi. L'excédent d'eau se transforme en de fines gouttelettes collantes qui s'agrippent à notre peau. À peine avons-nous démarré notre marche que nous sommes entièrement trempés.
Devant moi, Otto Hassek monte péniblement. Sa taille se balance dangereusement entre les cailloux qui jalonnent le chemin et le ravin tout proche. Je ne sais pas si ma caméra résistera à 95 % d'humidité… J'essaye malgré tout de prendre quelques images. Je m'accroupis et je filme Otto, qui monte tel un automate au ralenti. À vrai dire, j'ai du mal à le filmer… Je sais qu'il vit des instants intimes, qu'en montant sur cette falaise, il remonte le temps. Dans sa tête s'entrechoquent des bruits, des odeurs, des visages disparus avec une clarté déchirante. |
_______________________
En octobre 1950, Otto Hassek a été parachuté avec le 1er BEP au-dessus de That Khe pour servir de renfort à la colonne Lepage. Après avoir traversé les terribles combats du Na Kéo, il se retrouve coincé dans la cuvette de Coc Xa.
"Le bataillon étranger parachutiste tente alors une percée par le seul itinéraire possible en direction de la vallée et du groupement Charton, une piste qui traverse en montant la muraille calcaire enserrant la cuvette. Mais dans l'étroit goulet par lequel il faut passer, il se heurte à une violente explosion. Dans l'obscurité, se déroule un furieux corps à corps. Au petit jour, le bataillon a perdu trois-quarts de ses effectifs, et les survivants sont exposés au feu nourri des tireurs embusqués dans les anfractuosités et l'épaisse végétation. Les Marocains prennent alors le relais, et dans un assaut désespéré, hurlant des invocations à Allah, ils parviennent à forcer le passage. Derrière eux, se rue ce qui reste du groupement Bayard. Une bousculade tragique se produit que l'adversaire transforme bientôt en apocalypse. Pour échapper au massacre, les goumiers marocains se jettent de la falaise à pic, ou dégringolent en catastrophe tentant de s'accrocher aux lianes. Dans la panique, nombreux sont ceux qui s'écrasent en bas. Les rescapés parviennent enfin dans la vallée, se précipitent dans une mêlée confuse vers le Groupement Charton qui leur apporte, pensent-ils, le salut."
Extrait du livre LES GUERRES D'INDOCHINES de Philippe Franchini.
Pris dans l'étau vietminh, la bataille continue de faire rage, elle est d'une violence inimaginable, atroce. Il n'y a plus de commandement. Le commandant Segrétain décide de rejoindre avec quelques hommes, dont Otto, le village de Tat Khe avant d'être mortellement blessé par l'explosion d'une grenade. Otto se retrouve seul au milieu des cris, des supplications, de l'indicible… Puis c'est le silence, la vie s'est éteinte. Il n'y a plus que la jungle, les cadavres et lui. Il va errer pendant trois jours, comme une bête, évitant les pièges, avant de rejoindre le Pont Baskou (là où se fait la rencontre fortuite avec des anciens vietminh dans le film) où il se fait aussitôt prendre. |
|
Il restera captif deux ans dans les camps vietminh dont on connaît les conditions de détention… Et puis c'est la libération. Les autorités Vietminh le transfèrent aux autorités chinoises qui le mettent dans le transsibérien. Accueilli par la délégation frontalière russe, il est remis aux autorités de l'Allemagne de l'Est qui le mettent à nouveau dans le train en direction de la Tchécoslovaquie. Il est finalement reçu par la police secrète de Prague, qui l'emmène les yeux bandés dans un autobus militaire et le jette en prison… Pour deux ans de plus !
Après sa détention, il vécut plusieurs années en liberté surveillée avant de s'exiler définitivement aux Etats-Unis.
A Hanoi, il conclura son émouvant témoignage en me disant :
- La Légion ne m'a pas donné de certificat de bonne conduite… Ils me reprochent en France de n'avoir pas rejoint mon unité lorsque j'ai été libéré des Vietminh. Mais c'était impossible puisque je suis retourné dans une deuxième prison ! ! Malgré tout, je voudrais avoir ce papier, c'est une question d'honneur et de fidélité. J'ai un témoignage pour l'obtenir, mais la bureaucratie est un vrai problème…
Récemment, j'ai reçu un mail de sa part dans lequel il me dit :
With help of some legionar from our traveling group, I received a honorable discharge for my services in Legion
(Avec l'aide de certains légionnaires de notre groupe de voyage, j'ai reçu le certificat de bonne conduite pour mes services à la Légion).
Quand même… |
Otto est assis devant moi, sur un gros caillou. Les poches qui balisent ses yeux se sont alourdies, les traits de son visage se sont creusés. Il ruissèle de transpiration. Il est épuisé. Même s'il tombe régulièrement sur le chemin abrupt et boueux, il ne veut pas s'arrêter. C'est moi qui le force à faire des pauses ! À nouveau, je sors ma caméra en la protégeant tant bien que mal des gouttes. Je crois que c'est important que je le filme. Il faut montrer à ceux de ma génération la détermination de cet homme. Il a des raisons de grimper cette falaise que nous pouvons tous comprendre, quels que soient les avis de chacun sur cette guerre. C'est précisément ce que je voudrais faire passer dans le film. Mais c'est tellement difficile de s'immiscer ainsi dans l'intimité des autres, pour leur emprunter un peu de leurs souvenirs et des épreuves qui les accompagnent. J'ai du mal, mais lui est moins gêné que moi. Il accepte de se montrer ainsi, misérable (mais tellement digne !)
Puis il repart en prenant appui sur un bâton. Je reste là, à le suivre dans mon objectif. Il chancelle, dérape, monte en s'agrippant à la terre avec ses mains. Il faut que je termine au moins ce plan. Je me sens nul. Otto disparaît derrière une feuille sur laquelle je termine ma mise au point. C'est fini, j'arrête. Maintenant je dois m'occuper de lui. Dans cette escalade beaucoup trop folle pour son âge, il peut se blesser à tout moment. Et s'il se blesse, que pourrions-nous faire dans ce trou ?
Je le retrouve en équilibre sur un tas de cailloux, je me presse pour poser mes mains derrière sa taille. Nous allons continuer ainsi, l'un avec l'autre, lui devant, et moi derrière en le poussant afin de l'empêcher de basculer. C'est ainsi que nous arrivons au sommet. Nous dépassons le fameux goulet où M. Desbois, torse nu, fait déjà son exposé "actualités Pathé" au côté de sa femme un peu décoiffée…
Curieusement le groupe est totalement dispersé. C'est peut-être l'endroit qui veut ça… Derrière un bosquet, une petite clairière apparaît, tapissée d'une brume encore trop lourde pour s'élever définitivement. Otto a repris son allure d'automate, il marche droit devant. La silhouette de son corps fatigué se détache sur le contre jour. Il s'engage dans la clairière et s'efface. Je ne le suis pas.
- Je suis un des rares rescapés du BEP, a-t-il dit plus tard. Il fallait que j'aille à la rencontre de mes camarades morts à Coc Xa. Maintenant, je suis en paix.
De là venait sa détermination, immuable depuis son arrivée au Vietnam… |
_______________________
| |
|
|