| EPISODE 4 |
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| 6. COC XA (suite) |
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Pour les Anciens Combattants français, et pour beaucoup de militaires en service, ce lieu est mythique… Que de phrases sanglantes ont été écrites sur cette cuvette… Que de larmes de terreur ont coulé sur les parois des longues herbes épaisses et coupantes qui, ce matin, retiennent inlassablement la brume. Cette terre est une immense sépulture. Des chairs blanches, noires et ambrées se sont mélangées dans la boue putride. Si cette parcelle était cultivée, elle serait fertile. Si un monument était érigé à mes pieds, il dégagerait des ondes de paix.
Je suis un peu seul, dans mes pensées… J'ai cru que nous allions tous nous rassembler ici et faire une minute de silence, mais il n'en est rien. Nous restons dispersés pour de bon. Il y en a qui consultent les cartes d'Etat Major pour resituer les positions d'attaque ; ils pourraient se faire un trou dans la tête tellement ils se grattent. D'autres, immobiles, semblent méditer ; leur mental met en scène l'apocalypse…
Alors que tout le monde commence à faire demi-tour, Charles Auguste, avec son chèche, déboule devant moi en disant :
- Je le savais ! Il fallait aller plus loin, là-bas, sur la crête ! C'est toujours du haut qu'on peut observer les positions ! C'est là qu'il y avait une vue d'ensemble les gars !
Ca n'empêche que les autres quittent déjà les lieux… Nous restons à trois : Charles Auguste (j'aime bien son prénom !), M. Lechat et moi. Ils préparent quelque chose, je ne sais pas quoi mais j'allume la caméra et je me mets en place. De l'une de ses nombreuses poches latérales, M. Lechat sort un sac en plastique, contenant, me semble-t-il, de la terre. Puis d'une autre poche, il sort un petit magnétophone… Ils se regardent, et se placent l'un en face de l'autre.
- C'est bon ?
- Oui c'est bon, vas-y ! |
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Nous sommes seuls maintenant, autour de nous commencent à résonner les crissements d'insectes avec une fascinante puissance. L'apparition du soleil sèche les herbes. M.Lechat actionne son magnétophone. Une sonnerie retentie :
- Aux morts !
Tous deux se figent en position de garde à vous, la main sur la tempe. Charles Auguste, le menton rentré, aussi rectiligne qu'un tracé d'architecte ; M. Lechat, légèrement courbé, la bouche semi-ouverte, les yeux dans le vide. Je n'en reviens pas. Décontenancé par la scène, je ne sais trop comment la saisir
- Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé…
Le son poussiéreux des trompettes se perd dans le cercle naturel désert et désolé. Deux hommes sont là, raides, absents, noyés dans la nature souveraine. L'écho de la Marseillaise, martiale, fait acte d'ingérence, puis il se noie, comme les hommes, dans l'immensité de la terre et de la flore. Le décalage est complet, ce qui donne une impression de gravité et de désuétude. Derrière mon œilleton, je suis profondément touché par ces deux hommes, l'émotion me gagne. Eux, vont jusqu'au bout de leur démarche. Ils ne sont pas venus ici faire du tourisme. La sincérité qui se dégage d'eux ne devrait pas laisser indifférents les habitants de la maison céleste… Ils seront bénis, je le crois.
Clac ! M. Lechat arrête son magnétophone qu'il tenait dans la main gauche. Charles Auguste se relâche, sa rigidité mute soudainement en un tressaillement qu'il cherche à dissimuler : il pleure.
- C'est toujours comme ça dès que j'entends la Marseillaise… Dit-il en essuyant pudiquement le contour de ses yeux avec son chèche. |
Moi, emmêlé dans le cadre, le son, les boutons, et ce qui se passe devant mes yeux, je coupe l'enregistrement lorsque je pense filmer et je l'actionne lorsque je pense terminer le plan… Tout "l'après-Marseillaise" est à l'eau ! Je m'y résignerai, heureux malgré tout d'avoir vécu ces moments-là… Est-ce le principal ?
M. Lechat déroule le sac en plastique qui contient effectivement de la terre. De la terre de chez lui, de France.
- Tiens, prends-en une poignée, dit-il à Charles Auguste
Synchrones, ils étendent le bras et laissent glisser contre leur paume un filament de poudre noire que la brise emporte aussitôt pour la répandre au sol. Après nos chairs, nos terres se rencontrent… Jamais la guerre ne trouvera un sens, si ce n'est la curieuse union que provoque le dégoût…
Le petit sac vidé de son contenu est à nouveau rempli… Avec de la terre du Vietnam. Elle sera déversée dans le jardin de M. Lechat avec les mêmes honneurs. Soit dit en passant, il n'est pas le seul dans le groupe à transporter de la terre. Dans le film, Madame Desbois nous montre un sac identique qu'elle ramène à l'un de ses amis Légionnaire qui lui avait confié cette mission, trop vieux pour se déplacer.
Cette scène s'est gravée dans ma mémoire. Elle est caractéristique d'une génération qui, il faut le dire, a le sens de l'honneur, de la mémoire, et du panache !
Je suis le dernier à quitter cette cuvette après avoir enregistré au préalable le tumulte de ses hôtes microscopiques, gardiens des âmes dont ils ont mangé les corps. |
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À défaut de les voir, j'avais envie de capter leur résonance. Le spectacle qu'ils nous offrent est un écrin sonore chamarré de vibrations extravagantes.
Au moment d'entamer la descente, Otto Hassek réapparaît, de je ne sais où. Je ne lui pose aucune question, il a seulement besoin d'aide. Je cale mes pieds sous les siens pour bloquer les dérapages. L'air s'est arrêté de suinter mais le sol dégouline toujours. Nous dépassons le goulet où les soldats agonisaient en masse. Rien n'a changé depuis, on aimerait gratter le lichen qui recouvre les roches, pour atteindre leur mémoire.
Au campement, la sérénité règne dans les cœurs. Nous sommes tous émus d'être monté là-haut. C'est un peu comme si nous avions effleuré un monde onirique… Nous laissons derrière nos pas une montagne mystérieuse, dont le sol est à jamais saigné par la détresse et l'absurdité. Elle est l'excroissance d'une cicatrice qui a du mal à se refermer. Mais aussi le symbole de l'union vers laquelle nous allons nécessairement. L'union des esprits, l'union des corps, l'union avec la terre…
Le soleil est au midi. Les rayons tombent à la verticale et assomment comme des pierres. C'est l'heure à laquelle nous devons déjà partir après un déjeuner rapide. Marcel a remis son t-shirt orange. Pour cause, sa valise, qui s'est elle aussi décidée pour un grand voyage, n'est pas arrivée de France… Craignant la longue marche qui nous attend encore, il appuie à nouveau son poing sur son côté en reprenant la cadence à l'aide d'un bâton. Il nous faut marcher environ huit kilomètres. En file indienne nous suivons un cours d'eau qui devrait nous conduire dans une vallée au bout de laquelle nous attendent les fourgonnettes tout-terrains d'hier. |
Les guides vietnamiens sont décontractés, ils rigolent, mangent des pistaches et prennent le temps de nettoyer leurs pieds dans le lit de la rivière. Derrière, l'allure est déjà poussive… Je me retourne, personne. Je demande aux guides de faire une pause. Quelques-uns arrivent mais nous constatons que le groupe s'est scindé en deux, une autre partie a pris un autre chemin. Puis, derrière un talus, apparaît Otto qui vacille. Il est pénible à voir. Il va mal. Son pantalon, déjà souillé de ce matin, est de nouveau maculé. Sa chemise trempée agrippe les contours fatigués de son buste. L'exsudation de ses tempes et de son front creuse sans pitié les sillons de sa peau.
- Appuyez-vous contre mon épaule !
- Mais non, ça va, ça va…
Il continue son chemin d'un pas sinueux sans accepter de se reposer. Apparemment, les autres marcheurs sont trop affairés par leurs propres efforts pour remarquer qu'il perd progressivement l'équilibre. Maintenant, j'ai l'impression d'être dans une colonie de vacances dépourvue de moniteur… Sur les diguettes, je retiens Otto par le bras, sans lui demander son avis. J'ai devant moi un automate programmé pour marcher. De façon machinale, les nerfs continuent de stimuler les muscles atrophiés de ses jambes. En haut figure l'absence.
Je lui impose régulièrement de s'arrêter, mais comme ce matin, il n'accepte pas de rester immobile plus de deux minutes et repart aussitôt ! Cette marche est une souffrance qu'il veut abréger. Mais en faisant cela, il s'expose à des risques inconsidérés : risque de défaillance physique, risque de chute. L'accident de santé nous a été épargné, Dieu merci ! Mais pas la chute que je sentais fatalement approcher…
Otto marche devant, plusieurs personnes me séparent de lui. Je voudrais le rejoindre, trop conscient de son état. Malheureusement, nous avons entamé une rizière de plus et il est impossible de se doubler sur les diguettes. Devant, personne ne se donne la peine de le tenir, chacun regarde ses pieds pour ne pas riper… Chacun sauf Otto… Enervé je lance :
- Mais faites attention à l'Américain ! Il faut le tenir, bon sang !
Je n'ai pas le temps de terminer ma phrase qu'il chancelle, dérape et tombe… Il aurait pu tomber à gauche, dans la rizière. Mais non, il tombe à droite… Désarticulé, il dévale les quelques mètres de dénivelé avant de s'immerger en contre bas dans une marre d'eau croupie et envasée.
- Je le savais ! Je le savais ! |
Furieux, je laisse mon sac et ma caméra à mon voisin et saute dans la marre dans laquelle Otto se débat maladroitement. J'essaye tant bien que mal de le tirer hors de cette fange gluante. Il se laisse faire comme un gamin qui vient de commettre une bêtise, épuisé de surcroît. Mais pour moi, la faute incombe aux autres, je n'arrive pas à me calmer. Extirpés de cette ventouse liquide, heureusement sans dégât, nous faisons quelques pas pour nous affaler sur un carré d'herbe.
- Eh ben vous alors ! Vous me faites des frayeurs !
- Oh ! je suis désolé, vraiment…
- Tenez, vos lunettes.
- Merci.
- Ça va ?
- Mais oui, ça va, ça va…
Il va toujours bien l'Américain. Est-ce de la pudeur ?
Avant il était dans un état assez navrant, maintenant il est fangeux et pitoyable. Il est couvert de vase de la tête aux pieds. Sa tête d'ange, mouchetée, repose sur l'éclat étiolé de ses yeux azur. Il ne reste pas grand-chose de l'Américain… Seulement un regard qui impose la compassion.
Pour une fois, il accepte de prendre le temps de se reposer convenablement pendant que les autres reprennent la marche. A ce point de chute se rejoignent les deux groupes.
On apprend alors que l'Américain n'est pas le seul à être mal-en-point. Il y a aussi Marcel… Avec sa carrure et son asthme, il s'est retrouvé court-circuité ! Etalé par terre, les bras en croix, un souffle rauque sortait de ses poumons asphyxiés, il ne pouvait plus faire un geste. Heureusement, M. Desbois, ancien médecin militaire, a pu le ventiler et vérifier son état. Après quelques minutes de franche inquiétude, il a pu se reposer et repartir à petits pas. Les jours suivants il répétera inlassablement :
- A ce moment-là, je me suis vu à la place d'un blessé que nous |
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avions mis sur un âne afin de le rapatrier au poste. Le pauvre, il est mort sur son âne ! Et bien moi, j'ai cru que l'Histoire allait se répéter, qu'on allait me mettre sur un âne et que j'allais finir mes jours ainsi !
Otto va mieux, son corps se détend et son esprit récupère. Des volutes de poussière s'élèvent devant nous, une légère brise assèche nos cheveux collés à nos tempes. Je ne sais pas comment, nous venons à parler des conditions de vie dans les camps de détention vietminh. Otto se souvenait de tout, dans les détails. Cette conversation a rejoint les témoignages que j'ai pu lire sur ce sujet dont les mêmes mots reviennent sans cesse : faim, vermine, dysenterie, abandon, humiliation, mort… Mais Otto en parlait légèrement, avec un petit rire systématique, avec ce détachement pudique qui empêche l'interlocuteur de remuer les tréfonds malfaisants d'une douleur toujours latente.
L'arrivée n'est pas loin, seulement quelques centaines de mètres et une rivière à traverser. Encore un obstacle de plus. Je pensais qu'Otto allait pouvoir passer seul, la profondeur de l'eau ne dépassant pas les genoux, mais j'ai mal jugé. Son sens de l'équilibre défaillant l'empêche d'apprécier l'inertie de l'eau. À peine est-il au milieu de la rivière qu'il se laisse emporter par le courant. Un homme anéanti de la sorte ne peut rien contre ces remous, si petits soient-ils… Je cours à nouveau à sa rencontre pour lui prendre la main, et je prie pour que l'arrivée soit imminente. Heureusement elle l'est !
En le voyant claudiquer sur les derniers mètres, les regards de ceux qui nous ont précédés s'allongent… Il n'y a pas de mots pour décrire l'allure de l'Américain. Quelqu'un se précipite pour lui retirer sa chemise et lui donner un T-shirt propre.
Dans son interview, Otto m'a dit :
- Je me rappellerai longtemps de cette entraide et surtout de cet homme du groupe qui m'a donné son t-shirt, souvenir qu'il avait ramené d'Indonésie, pour remplacer ma chemise souillée… |
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Cette seconde arrivée (il y avait eu celle de la veille au soir) est aussi une seconde délivrance. L'effort physique considérable fourni par Otto, additionné aux douloureuses connections avec le passé qu'il a entrepris à Coc Xa, lui vaudront une légère perte de raison qui s'étalera sur quelques jours. Trop de marche, trop de souvenirs, trop d'alcool, trop de volonté, trop… Otto voulait faire ce voyage avant de mettre un terme à son autobiographie que ses proches lui ont demandé d'écrire…Il en a fait un exutoire et un calvaire.
L'ensemble du groupe, épuisé, monte dans les fourgonnettes brûlantes. Elles doivent nous mener jusqu'à la route où le minibus prendra le relais. Sur la piste, les bourbiers sont fréquents, les deux fourgonnettes doivent les passer l'un après l'autre. Nous sommes ballottés, comme hier. Au bout d'un certain nombre de glissades et de dérapages plus ou moins contrôlés par les conducteurs, le deuxième véhicule s'immobilise au milieu d'une crevasse, embourbé net. Les réactions du groupe commencent à pleuvoir…
- Là, y en a marre ! C'est pas vrai !
La patience s'élève doucement dans les airs…
- Evidemment, ils n'ont pas de corde !
- Tu as déjà vu un Vietnamien prévoir toi ? ?
Les deux chauffeurs se consultent et finissent par sortir une sorte de fil électrique qu'ils relient aux véhicules. Sur le bas-côté, nous écumons...
- Regarde, tu crois que ça va tenir ?
- Moi à leur place, je n'essaierai même pas !
- Oh ! ne faites pas trop de mauvais esprit…
- Ben quoi ? Tu paries combien que ça pète ?!
- Moi je suis sûr que ça pète, et toi ?
- Moi, je… |
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La première fourgonnette avance, le fil se tend…
- Et un, et deux, et trois, et…
CLAC ! le fil cède sans même que la deuxième fourgonnette ait bougé.
- Voilà ! C'était évident !
- En tout cas, qu'ils ne comptent pas sur nous pour pousser dans la boue !
- Ouais, ils avaient qu'à prévoir, c'est quand même pas compliqué ! Merde !
Les Français dénigrent leurs accompagnateurs vietnamiens… Ce n'est pas bien méchant, il en est ainsi lorsque la logique des uns est à mille lieues de celle des autres. Une chose est sûre : les notions de " rationnel " ou encore de " pragmatisme " ne sont pas faites pour rassembler les nations. Entre un Français et un Vietnamien, elles provoquent plus d'effusions que de fusions…
Avec l'aide d'autres conducteurs, nos véhicules finissent par reprendre la piste après une heure d'attente… À la rencontre de la piste et de la route, les pèlerins retrouvent le confort du minibus avant de s'écrouler sur leur lit d'Hôtel. Marcel rejoint sa femme qui, si elle avait su vers quoi il s'engageait, ne l'aurait probablement jamais laissé filer hier.
Le minibus, n'ayant pas assez de place, je reste seul avec l'équipe vietnamienne pour retourner à Cao bang. Ils ne sont pas bien agréables avec moi. Ils ont mal digéré en vérité que j'ai pu m'immiscer dans le groupe au dernier moment.
- Voilà une sangsue qui veut se faire du fric en faisant un petit film amateur ! Ont-ils dit à Dao… Charmant. |
Sur la route, ils sont euphoriques. Je ne comprends pas ce qu'ils disent mais je sais très bien de quoi ils parlent. Morts de rire, ils décrivent les membres du groupe en adoptant leurs mimiques. J'ai vu les Français rire de certains de nos guides vietnamiens, et maintenant j'assiste à l'inverse... Nous sommes tous pareils… Ce qui est plutôt drôle c'est que, même si je ne saisis pas les mots employés, je reconnais les mimiques des uns et des autres ce qui me permet de deviner assez facilement de qui ils se moquent… Il faut dire que pour des Vietnamiens, le groupe regorge d'atypisme.
La nuit tombe sur la RC4, les couleurs et les formes se fondent dans l'obscurité. On ne distingue, sur les bas-côtés de la route, que des fantômes statiques dont les pans caressent la voiture sans pouvoir la retenir. Cao bang nous attend au bout de l'épaisseur ténébreuse pour un repos bien mérité.
Je retrouve Dao qui a retenu pour nous deux une petite chambre au confort spartiate. Pendant ces deux jours, il s'est occupé du Colonel. Tous deux perchés sur la Minsk, ils ont sillonné les alentours afin de rendre visite à ses anciens compagnons de guerre.
Thermos brûlant, théière et tasses à peine rincées, oreiller en synthétique rose et voilette, draps en j'sais-pas-quoi-mais-pas-coton, mur couleur bleu-vert-pastel-délavé, toiles d'araignées, tongs noircies posées au pied du lit, moustiquaire à forte odeur de moisi, placard brinquebalant, ouverture en haut du mur donnant sur le couloir, ventilo à une seule vitesse, lavabo fendu avec écoulement sur les pieds, petit cadenas merdique pour fermer la porte… Bref, tout ce qui fait le charme d'un hôtel classique est présent dans cette chambre. Je dis charme, car il en est ainsi à mes yeux. J'ai tellement fréquenté ces chambres que j'y suis maintenant attaché. Ce genre de confort signifie que je suis en voyage dans la région, j'aime ces voyages, donc j'aime ce confort… C'est mon sophisme vietnamien.
Tiens, cette fois-ci nous avons droit à une télévision-neige (TV sans antenne = TV neige). Elle va me servir pour visionner mes rushes (images brutes). Ces deux journées ont été tellement singulières ! En regardant, hormis l'aventure d'Otto, une chose me frappe : l'aspect comique de mes personnages… Derrière le drame d'une telle commémoration apparaissent des hommes et des femmes bien ancrés dans leurs caractères et dans leurs habitudes ! Je ne peux m'empêcher de rire, avec Dao, nous sommes pliés sur nos lits. Mais le summum arrive lors de la scène de la Marseillaise en haut de Coc Xa. Il faut comprendre que beaucoup d'images n'apparaissent pas dans le montage final qui doit prendre une orientation cohérente. Et là, il y a de quoi détourner intégralement le côté dramatique de la scène pour en faire une farce, tellement le décalage a de quoi provoquer la dérision. Je m'inquiète d'ailleurs sur le montage en me demandant si le rendu va sembler sérieux. Heureusement, dans le film, la scène est bien comprise, elle garde sa force émotive et le spectateur se préserve naturellement d'être juge. Pour le reste, il y aurait de quoi faire un " Loft Story spécial Anciens Combattants ". Original, mais là n'est pas le propos du film…
Nous sommes au matin du quatrième jour de notre périple. Des cordes de pluies lacèrent la brume. Le groupe s'est installé dans le même hôtel que le Colonel qui les attendait depuis la commémoration vietnamienne. Il est convenu qu'ils rouleront ensemble sur la RC4… Au départ, le rendez-vous semblait assez approximatif, je comprenais que si nous arrivions à nous retrouver c'était bien, sinon tant pis. J'ai senti cela avant de quitter Hanoi et j'ai essayé d'organiser un peu plus précisément les choses pour être certain que la rencontre ait bien lieu ! On ne peut dire que la motivation de faire un bout de chemin avec le commandant du front opposé de l'époque ait été unanime. Et pour cause…
Le Colonel arrive dans le hall, M. Lê Ninh l'invite à s'asseoir dans le minibus où sont déjà installés les Français. Avec sa chemise bariolée et ses baskets il monte à l'avant. A l'intérieur, M. Lê Ninh prend le micro :
- Je vous prie de bien vouloir accueillir le Colonel Dang Van Viet qui nous fait l'honneur de parcourir la RC4 avec nous. Merci mon Colonel.
Applaudissements… Modérés… |
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