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EPISODE 5

7.  LES ANCIENS ENNEMIS ENSEMBLE SUR LA RC4    

     Le bus démarre avec des Français et des Vietnamiens qui, il y a un demi-siècle, se tiraient dessus... En traversant Cao Bang, le Colonel expose d'un ton formel la prise de la ville par le viêt minh. Les auditeurs, le regard fuyant vers l’extérieur, ne sont pas bien attentifs, le Colonel se rend-il compte qu'il est un peu difficile pour les Français de l'entendre exposer leur défaite ? Nous allons vers le nord-est, en direction de Trung Khan, région dans laquelle furent installés les premiers camps de prisonniers, tristement célèbres pour avoir été des creusets de souffrances abominables. Maintenant, il n’en reste plus rien à vrai dire que des villages anodins aux alentours desquels les sépultures sont indissociables des monticules désordonnés que forme la nature...

     Il pleut des cordes, Dao suit le bus sur la Minsk. Equipé d'un pauvre poncho, c'est comme s'il se débattait dans une piscine fangeuse. Je le regarde de l'arrière du minibus, je lui fais des signes qu'il me renvoie, je me sens un peu coupable, ballotté sur ma banquette, bien au sec. Il accepte sans vergogne les "échappatoires" que je lui propose, il me suit avec fidélité, curieux d'être à la découverte de son pays. À travers la vitre, ma main s'étend et frôle son cœur, j'ai envie de lui crier : "merci Dao d'être avec moi, merci mon frère de me faire aimer ton pays, merci de ta fidélité si précieuse, merci de rendre indéfectible ce flux d'amitié qui circule entre nous ! Je suis si heureux que tu sois là, avec moi, aujourd'hui !"

     Les montagnes deviennent peu à peu des cônes délicatement posés sur un lit ondoyant. La route enlace amoureusement leurs courbes et donne au minibus une lancinante cadence, favorable au mal être des estomacs. Le Colonel dépiaute une batterie de bonbons à la menthe pour singer son mal de cœur. Les papiers froissés forment une couronne autour de ses baskets et appellent un sommeil salutaire qui finit par s’abattre, encore chahuté par le cahotement inégal du véhicule.

     Des torrents boueux traversent la route par endroits, des enfants sous des parapluies colorés agitent leurs mains à notre passage. On pourrait croire notre bus important, annonciateur d'une bonne nouvelle, mais nous n'apportons rien, nous ne faisons que traverser le passé... À l'orée d'une piste qui part de Trung Khan pour aller vers les chutes de Ban Dop, le bus patine dans une boue sirupeuse et se déporte sur le bas-côté. M. Lê Ninh nous signale qu'il faut marcher une dizaine de kilomètres pour aller sur le lieu des anciens camps.

 

Le refus est général, trop d'énergies ont été brûlées à Coc Xa, les muscles sont encore douloureux et puis le mauvais temps cogne sur le moral. J'en veux à cette pluie de n'avoir aucune réserve, j'en veux peut-être aussi un peu à mes compatriotes : était-il possible d'être plus persévérant ? Je comprends bien leur fatigue, mais l'évidence de cette visite me semblait plus forte encore. À dix kilomètres d'ici, des hommes ont été persécutés physiquement et moralement dans l'oubli de leurs concitoyens, voire même dans le reniement. Ce fait de guerre marque encore profondément les survivants. Tant que les vietnamiens ne reconnaîtront pas officiellement l’horreur de ces camps, le thème de la réconciliation ne sera jamais abordé pleinement et continuera de diviser les Anciens Combattants d'Indochine. Les Français se doivent d'aller sur ces lieux de souffrances et d'espoirs déchus quand une occasion s’offre à eux. Et s'y rendre avec un ancien commandant du front viêt minh était hautement symbolique. Mais nous n'irons pas, la pluie a vaincu nos velléités... À défaut, nous irons à Tra Linh, petite ville du nord transpercé d’un grand pont qui mène à la frontière de Chine. M. Leclerc avait passé plusieurs séjours dans le poste français construit en surplomb de la rivière. Mais il eut bien du mal à en reconnaître les baraquements. L'environnement a changé, la ville s'est construite, il ne reste de ce poste avancé que des pierres désordonnées au sommet d'une colline.

     De Tra Linh, peu à peu, nous nous glissons sous les draps rugueux d’un paysage angulaire en reprenant la direction de Cao Bang. Je reste stupéfait devant la majesté des falaises dont les flancs sont doucement effleurés par une lueur vestale, venue embraser le vert juvénile des rizières en contrebas. À Cao Bang, il reste tout juste assez de clarté pour faire le tour de l'ancienne citadelle française dont la fonction est presque toujours la même ; elle a seulement changé de main. À l'entrée, si on ne se fait pas repousser violemment par les sentinelles, on peut apercevoir le seul otage de l'époque : un portique en pierre sur lequel figure le nom de "QUARTIER DENNERY". En plus de le voir, on aimerait le toucher car il a vaincu la tourmente et il reste planté là, héroïquement, dans des mains étrangères, comme pour faire entrer ce lieu dans les consciences des Français qui passent et qui ne savent pas... Autour de la forteresse, des tourelles de béton plus ou moins détruites témoignent de la disposition massive de la défense française. Et dire que tout cela n'a servi à rien puisque le poste a été littéralement abandonné aux forces viêt minh après en avoir fait sauter les points névralgiques...

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     Le lendemain, le bus emprunte à nouveau la mythique RC4 pour descendre jusqu'à Langson. Le médecin Desbois repère minutieusement les lieux où il y a eu des "événements", kilomètre par kilomètre, le doigt pointé sur sa carte, le GPS dans l'autre main : là untel a été blessé, là untel a rendu l'âme, là il y a eu accrochage... Il voudrait faire des exposés à chaque tour de roue... Le Colonel a conservé sa chemise bariolée de la veille et ses baskets. Nous faisons des arrêts pendant lesquels, comme un conférencier, il nous parle de la bataille vue du côté viêt minh. Marcel, lui, distribue des crayons aux enfants et se tient à l'écart du Colonel. Pour lui, les massacres perpétrés par les viêt minh ne permettent pas que nous les pardonnions entièrement et que nous devenions réellement "amis" comme le souhaite un peu « ingénument » le Colonel. Et puis entre ces deux hommes s'interpose forcément une incompréhension : le Colonel était au service d'un idéal puissant et galvanisant ; nommé Chef de régiment, il menait le front en sachant exactement quel était l’objectif définitif du combat. Alors que Marcel, lui, exécutait des ordres tout droit sortis d’un bureau déjà condamné par son atmosphère d’avant guerre, et dont la vraie finalité avait l’opacité du voile qui finit par recouvrir définitivement le mobilier colonial...

     Dong Khe. Le village est surplombé d'un grand plateau recouvert d'une terre ocre et rocailleuse, sur le côté duquel repose un cimetière viêt minh avec un mausolée. Derrière le cimetière s'affaissent les ruines de la citadelle française. Le poste a été démoli puis enseveli sous une nature vorace, tant et si bien qu'on pourrait croire s'amonceler à nos pieds un vestige romain... Des enfants nous entourent, curieux de tout, tellement il n'y a rien ici. Pourquoi ces vieux "Ong tay" (littéralement "hommes de l'Ouest" : occidentaux) s'intéressent tant à leur pauvre ville ? Ils ont des drôles d'allures cassées, des regards qui percent l'horizon denté, ils font des discours en agitant leurs grands bras poilus puis repartent aussi vite dans leur boîte à savon. C'est rigolo, mais un peu furtif et quand même pas très fréquent... On s'ennuie ferme ici...

 

     Marcel, fatigué par son asthme, décrit les environs en montrant quelles furent ses positions et celles du Colonel : les Français sur le plateau, les Vietnamiens sur les pitons, face à face... Puis le Colonel monte sur une marche au pied du mausolée pour donner sa version sur la prise de Dong Khe. On sent une fierté naturelle et légitime dans ses propos : sa guerre a été celle de l'usure, austère, contraignante, décourageante, avec pour tout abris des grottes et des arbres, et pourtant il s'exprime en vainqueur... Le malaise est sous-jacent pour certains, l'atmosphère ici est paradoxale. Marcel, le vaincu, se tient à distance, toujours.

     Au centre du plateau, le groupe se rassemble. M. Lê Ninh plante quelques baguettes d'encens dans le sol. Pendant qu'elles se consument, Marcel entame un hommage à la mémoire des disparus avec, dans sa voix caverneuse, l’accroc des larmes étouffées. Il y a 50 ans, il n'a eu d'autre solution que celle de tout abandonner ici et de fuir pour sauver sa peau et celle de ses hommes. Dong Khe assailli, le désastre s'annonçait... Aujourd'hui, il demande une minute de silence pour ceux qui ont versé leur sang. Nos têtes restent inclinées vers cette terre vietnamienne, calice de toutes ces vies dont nous pleurons l’inutile fin...

     M. Barsh, lui, était à la réception radio de Langson. Il n'était pas sur place au moment des faits mais il recevait dans ses écouteurs l’écho de la catastrophe. Affecté par le souvenir des sonorités cinglantes de la défaite, il observe tout dans le silence. M. Cron spécialement venu du Canada faisait régulièrement parti des convois entre Cao Bang et Langson. Appuyé sur la tête de canard vissée à l'extrémité de sa cane, il se souvient de l'inconscience du départ suivi de la terreur épouvantable qui les immobilisait lors des embuscades. Il se souvient des hululements des balles et des hurlements des hommes. "Nous étions si jeunes, si inconscients..." répétait-il.

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     Le bus redémarre, poursuivi d’une horde d’enfants. Il y en a toujours un qui persévère plus que les autres, jusqu’au dernier souffle, avant de s’avouer battu par le véhicule un peu lâche. Nous atteignons le point culminant de la RC4 : le col de Long Vai. L’endroit rêvé des combattants vietnamiens, l’endroit maudit des Français. Encastrée dans la roche et entourée de pics inaccessibles, la piste s’offrait aux embuscades meurtrières, atroces, où les hommes ne répondaient plus de leur nature d’homme, mais de leur nature la plus vile, la plus animale, la plus triviale. La folie laissait place à des amas de chairs ensanglantées, sans forme, posés sur le sol roussi par le feu, veiné de pourpre. Désolant spectacle. Fallait-il en passer par là ?

     Le Colonel pointe son doigt dans la direction d’un sommet rocheux, clairsemé d’épineux, percé d’une petite cavité dans laquelle il observait, il ordonnait, il mangeait, il dormait, il planifiait la mort. Pour tout confort, il n’avait que les calcaires et les épines, pour toute compagnie que des hommes secs, plus légers que leurs armes, avilis par la faim, galvanisés par la propagande. Invisibles, ils regardaient avidement s’étendre sur le flanc des montagnes les longues chenilles vertes et vaniteuses avant de les saigner sur toute la longueur. Cacher sa peur, occire et vaincre, il n'y avait pas là d'autre issue. La guerre pour la liberté ne les laissait pas libres de choisir de la faire. Alors tous, tout petits paysans qu'ils étaient, accomplissaient leurs devoirs de révolutionnaire avec zèle avant de trépasser à leur tour, peut-être un jour. C'est sans doute en pensant à leur femme, à leurs enfants, à leur misère, qu'ils détroussaient parfois les morts, geste incompréhensible pour les Français... Le Colonel, lui, comptabilisait les victoires, animé par l’insupportable arrogance de ses ennemis qu’il admirait secrètement. Il était là le héros, en surplomb, dans l'opacité, fier, raide, strict, il pointait son doigt en direction des camps pour y envoyer les prisonniers ahuris. Il n'était pas responsable des humiliations mortelles qu’ils subiront en ces lieux, il ne faisait que les y diriger, c'était son devoir... En octobre 2000, il est toujours là, devant moi, les cheveux délicatement teints en noir, le front à vif, les yeux immobiles, tournés vers cette montagne à l'opposé de la route. C'était sa vie la guerre. A-t-il des regrets ? Pourquoi en aurait-il ? L'a-t-il aimée cette guerre ? Certainement, il pourrait faire siens les mots d'Elie de St Marc :

     « Ceux qui prétendent aimer la guerre ont dû la faire loin du carnage des champs de bataille, des cadavres épars et des femmes éventrées. La guerre est un mal absolu. Il n’y a pas de guerre joyeuse ou de guerre triste, de belle guerre ou de sale guerre. La guerre, c’est le sang, la souffrance, les visages brûlés, les yeux agrandis par la fièvre, la pluie, la boue, les excréments, les ordures, les rats qui courent sur les corps, les blessures monstrueuses, les femmes et les enfants transformés en charogne. La guerre humilie, déshonore, dégrade. C’est l’horreur du monde rassemblée dans un paroxysme de crasse, de sang, de larmes, de sueur et d’urine.
« Mais l’Homme avance par crises successives. Il est un moment où il devient inévitable d’abolir la guerre par la guerre, où la violence doit répondre à la violence. Sacrifier sa vie pour son pays ou pour autrui est un choix aussi irrationnel que de donner la vie. Il a le même poids et la même hauteur. »
                                                    (Extrait du livre « Les champs de braises »)

     Sur le bas-côté de la route, dans un renfoncement de la roche, Otto s’avance, des baguettes d’encens dans la main. Lui, un des rare survivant du 1er BEP décimé à Coc Xa, rend les honneurs à son chef, le Commandant Segretain, mort pendant la bataille et enterré vraisemblablement par les viêt minh quelque part dans la jungle environnante. Appuyé sur ses jambes vacillantes, il s’incline pour planter les baguettes dans le sable. Une émotion intense émane de ses gestes, un lourd silence s’abat sur nous comme une chape, les volutes parfumées s’élèvent doucement, les souvenirs indicibles aussi…

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     Nous arrivons au pont Baskou. Nouvelle halte. Après la débâcle de Coc Xa, le pont Baskou est connu pour être le lieu où beaucoup de rescapés, après plusieurs jours d'errance dans la jungle, sont arrivés au bout de leurs espérances. Littéralement épuisés, dépenaillés, ils se jetaient dans les rets de la vindicte viêt minh, trop heureuse d’en faire des accusés. Ce fût le cas d'Otto. Las, ils acceptaient leur sort. Résolus, ils savaient quel chemin allait être le leur. Mais les limites de la souffrance, ça, ils ne purent l'imaginer à cet instant. Sans aucun doute se seraient-ils donnés instantanément la mort s'ils en avaient goûté auparavant la funeste saveur.

     Soudain, derrière nous, une clameur aiguë retentit. Un autre bus, rempli de petites pommes ridées, bridées, excitées comme s'ils se rendaient à une fête foraine vint se caler sur le bas-côté. La fête foraine, c'est nous. Eux, ce sont des vétérans vietnamiens, dont quelques-uns sont médaillés jusqu'aux narines ; ils s’en retournaient chez eux après la commémoration de Cao Bang. Lorsqu'ils aperçoivent le Colonel, les glapissements redoublent, ils viennent lui serrer la main, lui faire des courbettes avec des rires assujettis : le prolétariat médaillé, bien plus médaillé que lui, dégouline à ses pieds. C'est le héros du coin, la figure historique, le genre de type que le gouvernement préfère voir en statue, un peu comme le Général Giap, habilement réduit au mutisme, dont on vénère maintenant la gloire pétrifiée. Et ce héros-là, je l'ai vu lors de la cérémonie à Cao Bang, ne porte pas l'habit militaire, sa poitrine n'est pas recouverte d'une cascade étincelante et son grade n’a pas changé depuis 1947 : il est toujours resté Lieutenant Colonel. Certes son père a été Ministre de Bao Dai, le dernier empereur, mais il a surtout rallié par la suite la révolution pour devenir Ministre d’Ho Chi Minh. Désavoué arbitrairement par la classe paysanne lors de la réforme agraire à cause de son origine mandarinale, il a été mis à l’écart du gouvernement et sa famille a été affamée. Son fils, le Chef de régiment Dang Van Viet qui commençait à se distinguer sur le front, a été appelé à désavouer publiquement son père. Acte qu’il a exécuté avec parcimonie, déclarant que même si son père avait heurté la conscience populaire, lui restait toujours son fils... Acte qu’il paye encore aujourd’hui...

     Donc, le Colonel serre les mains poliment, il répond à leurs petits rires nasaux saccadés par un petit rire nasal un peu mou. Dans ses façons, je lui trouve un "je-ne-sais-quoi d'aristocrate", il marque une distance vis-à-vis de ses comparses qui l'élèvent. Son dédain, magistral et raffiné, le place à part, dans le camp des objecteurs à retardement dont il faut lire les écrits en se focalisant sur les interlignes...

 

     En face, dans mon camp, point d'aristocrate et peu de raffinement...C'est la France du casse-croûte et du casse-pipe, celle qui s'engage sans flan-flan aux côtés de ses chefs, la France râleuse, grossière et fidèle. Parmi eux, les réactions sont diverses. Le docteur rentre son GPS et sort sa caméra, il a toujours quelque chose dans les mains celui-là. Il plante son objectif sous le pif des sexagénaires aussi curieux que lui. Otto rigole comme un gamin, il fait des grandes coudées en ramenant ses poings contre ses épaules pour dire qu'il était très fort et qu'eux aussi, ils étaient très forts... On dirait qu'il évoque les souvenirs d'une belle partie de rigolade... Il est curieux Otto, pas l'ombre d'une rancune ne vient abattre ses sourcils... Et pourtant, que de souffrances a-t-il enduré... Quant à Marcel, méfiant, il ne tient pas à se mêler à ces effusions superficielles. Cet étalage de médailles l'écœure : "si j'avais su, j'aurais aussi amené les miennes" dit-il dans le film. Il dit une autre phrase difficilement perceptible : en regardant l'agitation, il se tourne vers M. Barsh et lance : "à l'époque ils n’étaient pas vieux, ils étaient jeunes et ils étaient chiants !". Aussitôt, un ancien viêt minh l'empoigne et l'enjoint à se mêler à la rigolade, Marcel cède et se retrouve au milieu des médailles pour une photo "presque légendaire" et bien malgré lui. "Je suis le plus grand" harangue-t-il, "c'est pas vrai lui répond Charles-Auguste, t'es le plus gros !". Clac ! Dans la boîte ! Marcel et ses anciens ennemis ! Des guêpes à côté de lui ! Qui l’ont durement piqué ! Mais il y a prescription, même pour la guerre... "Pom pom, tiêt" (Poum, poum, mort !) dit-il jovialement à l'un des anciens viêt minh, puis il s'arrête devant la caméra en ajoutant : "et oui... les vieux de Dong Khe..." Paradoxal…

     Le jour avance, il faut se dépêcher, nous faisons une courte halte à That Khe devant un char rouillé avant de passer la nuit à Langson. Le lendemain, nous allons visiter les grottes en bordure de la ville. Elles furent un haut lieu de résistance viêt minh mais avant cela, elles côtoyèrent l'enfer lorsque les Japonais décapitèrent à grandes volées les hommes de la garnison française. Marcel a été parachuté avec son unité dans les rizières jouxtant les falaises lors de l’opération « hirondelle » qu'il nous commente sur un ton légèrement emphatique. Son opération « hirondelle » agace... "Il n'y a pas eu que sa guerre à lui !", disent certains. Non, mais c'est bien "sa" guerre qu'il décrit. Les historiens écrivent "la" guerre avec le devoir d'objectivité qui leur incombe mais les hommes qui l'ont vécue ne peuvent écrire autre chose que "leur" guerre, qui n'est pas une donnée politique mais une aventure humaine "stigmatisante".

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     Marcel raconte son épopée pendant que le Médecin Desbois continue d'agiter sa caméra vidéo. Je le filme posté devant une entaille au-dessus de l'ouverture de la grotte qu’il commente derrière son oeilleton. « On reconnaît sur le livre que c’est cette grotte, à cette découpe particulière... » Puis il se tourne vers moi pour dire cette phrase mémorable : "Et oui, mon cher, on sait sa Géographie, son Histoire de France et des colonies !". Tout d'un coup, j'ai l'impression de voir s'ouvrir devant moi un de ces manuels d'Histoire, perclus dans les greniers de nos vieilles maisons. On oublie trop vite qu'ils ne sont pas si poussiéreux, que certaines de leurs pages ou de leurs mots sont encore imprimés dans l'esprit de nos parents ; qui d'entre nous n'a pas encore récemment entendu cette phrase ? : "Cette année, nous prévoyons de faire un voyage en Indochine !". On aimerait alors répondre : "La traversée à partir de Marseille sera longue, je penserai à vous, envoyez-moi une carte de Suez et faites mes amitiés au gouverneur à votre arrivée !" Puis on aimerait bien se noyer dans le décor de l’époque : les parfums délicats, les couleurs pastel, l'odeur suave du "bois de rose" sur le carrelage frais, les tranches de soleil humides jetées à travers les persiennes, le frottement du lin et du coton sur la peau dilatée, le tohu-bohu des ruelles aux mille épices où s'entrecroisent les toilettes d'Orient et d'Occident... Tout ce monde trop mêlé qui volera violemment en éclats nous fait envie... Ce monde romanesque, exacerbé, où le fiel et la volupté hypnotisaient les sens... Ce monde où l'aventure, de la plus mesurée à la plus passionnelle, était inconditionnelle... Tout ce monde abondamment profilé par la plume incisive et imaginative de Lucien Bodard… Alors, moderne, on répond : "Au Vietnam vous voulez dire !"... Car ce monde, bon pour les romans, a été sur sa fin, géniteur du pire. Il n'est plus, et ne doit plus être. Il n'y a plus « d'Histoire de France et des colonies ».

     Après les grottes, nous montons un grand escalier en pierre qui débouche sur une muraille flanquée de deux falaises. Du haut des ruines, le point de vue est splendide. Splendeur quelque peu détournée par le médecin Desbois qui nous compte, avec gestes à l'appui, l'histoire de ce pauvre soldat français, mal décapité par les Japonais. Laissé pour mort, le cou à moitié tranché, il s’est éclipsé du lieu d'exécution en tenant sa tête avant d'être rapatrié en France où il mènera longue vie. M. Desbois simule la démarche branlante du miraculé en serrant ses tempes entre ses mains... Tout le monde l'observe avec étonnement et dégoût puis nous redescendons, laissant là un lieu historique dont nous ne retiendrons que l’histoire du « décapité à moitié »...

     En 1950, Langson avait l'allure d'un village, une rivière le traversait dont les rives étaient reliées par un petit pont. À son em-

 

bouchure, sur le côté gauche, se trouvaient une vieille pagode et, sur le côté droit un peu plus en avant le long de la route, un bordel, appelé moins prosaïquement par M. Cron, le Canadien à la cane en tête de canard : "la maison de tolérance du coin". M. Cron ne se souvenait pas bien de la pagode, en revanche « le Trou Badour » lui avait laissé un goût bien définissable... Sur l'enseigne me dit-il, il y avait marqué "Trou" avec le O entouré de poils et "Badour" à côté ! En rigolant, il se dirige vers le lieu que lui indique sa mémoire. Quelques-uns le suivent, "Tiens et puis moi aussi !" lance en le suivant Madame Desbois. À l'intérieur de la pagode, deux mendiants busqués observent avec étonnement son mari. Planté au milieu de la cour, il me décrit une succession de schémas qu'il a soigneusement dessinés aux crayons de couleur. Le plan de la ville, le plan de l'ancien fort... Avec des beaux traits bleus, verts, jaunes, rouges... Les mendiants trouvent son exposé bien curieux, ils attendent qu'il ait terminé pour lui demander en français "des pièces, des pièces...". Ces deux bouts d'hommes, sous leur casque "bo doi"... Peut-être étaient-ils soldats dans l'armée française, peut-être ont-ils circulé dans les tracés d'écolier du Médecin Desbois ? Ou peut-être ont-ils participé aux attaques viêt minh contre cette garnison ? Maintenant ils sont mendiants... Ils ne doivent plus rien à personne... Personne ne les réclamera jamais plus...

     Dans la rue, "l'équipe à Cron" revient bredouille : plus de bordel! Plus de devanture avec le O entouré de poils ! Ça s'est construit tout autour, le lieu est difficilement repérable... Le Trou Badour s'est volatilisé, avec ses secrets, ses plaisirs et ses plaintes...
Sur le trottoir, le légionnaire allemand a sorti une vieille photo de son portefeuille. On le voit, jeune, fraîchement décoré, serrant la main d'un officier lors d’une cérémonie. Aussitôt des Vietnamiens se rassemblent autour de lui, intrigués par les élégantes silhouettes figées dans les années « noir et blanc ». Une femme assise demande à voir, elle s'empare de la photo, la regarde de plus près, la passe à son voisin impatient de la regarder à son tour, qui lui-même la confie à un autre voisin tout aussi intrigué... La photo circule, circule, puis... Ne circule plus, y a plus rien à voir, y a plus de photo, volatilisée, y a jamais eu d'ailleurs, personne ne sait, on parle déjà d'autre chose. L'Allemand, le souffle suspendu, se rend compte qu'il n'est pas nécessaire d'insister... Sa photo est partie en ballottement, nourrir des comtes, des légendes, des palabres, elle est partie pour une vie palpitante, loin des replis comprimés de son portefeuille... Heureusement, elle n'était pas en exemplaire unique, il en sort une autre et la montre à mon objectif en disant "bah ! Tout ça c'est du passé !...".

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     Toute la bande remonte dans le minibus, c'est là que je les laisse. Devant ce pont, ils reprennent la route, ils retourneront à Hanoi d'où ils partiront faire d'autres excursions. Certains iront à Diên Biên Phu, d’autres pousseront leur voyage au Cambodge. J'ai l'impression de voir s'éloigner une bulle à cheveux gris qui, dans son sillage, laisse traîner l’écho mélancolique des vieux mots : "Indochine, Tonkin, coloniale, corps expéditionnaire, con gai, viêt minh...". Depuis six jours, ils s'agitent en volutes au-dessus de nos têtes, formant un halo sépia, charmant mais un peu lourd, qui aujourd'hui se dissout en même temps que le minibus s'éloigne. Même si les moments passés avec les vétérans furent intenses, riches et sympathiques, je ressens maintenant comme un allègement. Leurs références au Vietnam sont celles de 1950, les miennes sont celles de mon arrivée à Hanoi en 1996. Deux générations nous séparent, et comment ne pas ressentir une différence de sentiments devant l'attachement passionnel, un peu ostentatoire, un peu démagogique, qu'ont parfois certains vétérans à l’égard d’un Vietnam qui bouge énormément ? Leur Vietnam se rapproche parfois plus d’une vision romanesque, cristallisée il y a cinquante ans. Alors que le Vietnam d’aujourd’hui se tord et s’étire vers de multiples remises en cause avant de naître certainement une fois de plus dans son Histoire...

    "Grattez ma peau française, vous trouverez en dessous ma peau viet" me disait Marcel. Je comprends bien sa pensée, mais je n'aurais pas la même façon d’exprimer mon attachement au Vietnam car je sais combien je ne suis pas vietnamien... Aussi, aujourd'hui, je suis heureux de prendre la route avec Dao et de rentrer chez moi, dans mon quartier de Kim Lien qui n’en finit pas de se construire...

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